Vendredi 16 janvier 2015- Ahmed Tidjani Cissé a regagné sa dernière demeure: Un vibrant hommage lui a été rendu à travers ce discours du secrétaire général du Ministère de la culture

VUES: 714 FOIS

Comme promis dans nos précédents articles, nous vous proposons ici l’intégralité du discours du secrétaire général du Ministère de la culture et du patrimoine historique ce vendredi au Palais du peuple lors de l’exposition du corps de l’ex-ministre Ahmed Tidjani Cissé. Parents, amis, collaborateurs, connaissances étaient venus lui rendre un dernier hommage. Parmi les témoignages pathétiques à l’endroit de l’illustre disparu, nous vous livrons ici celui du secrétaire général dudit Ministère Amirou Conté. Il commence par sa biographie puis égrène les différentes fonctions que l’homme a occupées avant de mourir. Lisez plutôt ! 

« Il est des hommes d’un temps et les hommes de tous les temps. La disparition des premiers arrache des larmes de douleur circonstancielle. Le départ des autres est ressenti comme une perte à inscrire sur les pages douloureuses de l’histoire.

Mardi 06 Janvier 2015, le monde de la culture a été ébranlé par un coup de tonnerre, c’était le cri de victoire de l’ange de la mort emportant l’âme d’une valeur culturelle certaine, celle d’Ahmed Tidjani Cissé, Ministre de la Culture et du Patrimoine Historique.

Ce fils d’une lignée maraboutique né en 1941 à Kangolia, Cercle de Dubréka, a su très tôt, par sa détermination au service d’une vocation culturelle chercher, connaitre, maitriser, affirmer et faire admirer le patrimoine culturel guinéen.

Sous la garde vigilante de son père, Alkhaly Cissé et la bienveillante attention d’Aminata Sylla sa mère, Ahmed Tidjani Cissé a rapidement franchi les étapes de l’école primaire de Khorira dans Dubréka avant de rejoindre Conakry puis l’école normale de Kindia.

Suite à la grève des enseignants en 1961 et des douloureux événements qui s’en suivront, il quitte la Guinée pour la France. C’est le début d’exil qui, paradoxalement au lieu de l’éloigner de la terre natale l’y attache par des liens quasi charnels.

En effet le jeune exilé a toujours gardé la tête dans sa culture qu’il a su promouvoir, valoriser, diffuser et faire consommer en Europe. En témoigne le texte de Monsieur Robert tiré de son recueil de poèmes : Pollen et Pleurs : « Un jour Monsieur Robert je vous inviterai dans mon village. Là-bas, votre tête couverte de fibres de kapok,

Votre émacie,

Votre regard incolore,

Votre sourire crépusculaire,

Votre bouche tordue,

Votre désespoir rigide et solitaire,

Votre attente quotidienne de la mort,

Tiendront compagnie à grand-père Moussa,

Dont la sagesse régit la concession ancestrale.

Vous ne serez pas seul,

Vous ne serez jamais seul Monsieur Robert.

Il y aura à vos côtés, grand-mère Fatoumata

Qui n’a plus aucune dent qui mâche de la poudre de cola tout le temps.

Il y aura tous les enfants du village à qui vous raconterez

Des histoires du loup et du renard…

Il n’y a pas d’hospice dans mon village Monsieur Robert ;

Il y a des cases pour tout le monde.

Il n’y a pas de contrôle de carte de séjour,

Ni pour ceux qui vivent dans le village,

Ni pour les voyageurs qui veulent juste s’abreuver

Sous les orangers lorsque l’ombre du marcheur se rétrécit

Pour finir par se confondre avec le corps en mouvement.

Dans mon village Monsieur Robert, vous ne serez pas seul,

Vous ne serez jamais seul.

Tous les matins avant que la rosée ne s’évapore,

Grand- mère Fatoumata vous enduira le corps

Avec du beurre de karité, qui donne du velouté à la peau.

Je sais que vous en avez marre

De passer de chambre au réfectoire,

Du réfectoire à la salle de jeu,

De la salle de jeu à votre chambre,

De votre chambre au mouroir.

Je sais que votre fils ne vient plus vous voir.

Que vos petits- enfants ne vous connaissent pas.

Dans mon village, tout le monde vous appellera « Tanou Robert »

Quand un enfant aura reçu une fessée,

Il viendra pleurer sur vos genoux,

Et il cessera de sangloter.

Un jour Monsieur Robert, je vous inviterai dans mon village.

Vous verrez que là-bas les jours qui passent

Ne sont pas la répétition des jours passés.

Ne pleurez pas Monsieur Robert ;

Je viendrai vous chercher mercredi après-midi. »

Conseiller artistique des grands Ballets d’Afrique noire devenu plus tard Monèba, Membre fondateur de Kaloum Tam-tam à Paris, animateur au Centre d’expression culturelle africaine à l’American Center 269 Bd Raspail Paris 14ème de 1976 à 1990, Tidjani est l’un des deux animateurs du cours de danse africaine en France.

Ahmed Tidjani Cissé est aussi écrivain, dramaturge, metteur en scène, compositeur, danseur, professeur d’expression corporelle, chorégraphe, poète, nouvelliste, et chroniqueur.

Le passage de la scène à la plume n’a posé aucun problème à cet esprit curieux, fertile et perfectionniste. Adossé à la tradition et remodelé par le savoir universitaire Ahmed Tidjani CISSE est détenteur:

- d’une licence en Droit Public de l’université de Paris ;

- d’un diplôme de Sciences Po, section relations internationales ;

-d’un diplôme d’Etudes Supérieures en Droit Public à Paris.

Fidèle à ces deux mots fétiches, innover et partager il a laissé à la postérité de nombreux ouvrages parmi lesquels :

- Pollen et Pleurs ;

- Quand les graines éclosent ;

- Maudit soit Cham ;

- Au nom du Peuple (Becker d’or de la meilleure pièce de théâtre aux francophonies d’Evry ; prix des auteurs compositeurs dramatiques du meilleur texte ; prix sud-nord décerné par le Burkina Faso) ;

- 1789 en l’Isle Saint Louis du Sénégal (Prix spécial du jury au festival des francophonies de Limoge) ;

- Chroniques assassines : la négritie dans tous ses états;

- Naby yoro le géant de Matakan ;

- Derrière la palissade ;

- La résurrection de Pompolipo

- Le Tana de Soumangourou, j’en passe.

Comme le montre ces titres, la Guinée est toujours restée au centre de ses réflexions. Préoccupation patriotique qui appelle un vibrant hommage.

Directeur de la revue danses et palabres, ce monstre sacré de la scène et de la plume a animé de nombreux séminaires et conférences en Guinée et ailleurs dans les domaines culturel, politique et social.

Cette œuvre pluri-humaine n’a pas coupé Ahmed Tidjani Cissé de la vie politique. Pour lui culture et démocratie sont indissociables, d’où son entrée fracassante sur cette autre scène : la scène politique.

Membre fondateur et ancien N° 2 du RPG ;

Président fondateur du MDP (Mouvement des Démocrates Patriotes) ;

Président de l’Association des écrivains d’expression de langue française « ADELF Guinée ».

Député à l’Assemblée Nationale où il assume la présidence de la commission santé, éducation, affaires sociales, jeunesse et sport, promotion féminine et enfance;

Membre du Conseil National de la Transition ;

Ami et compagnon de lutte du professeur Alpha CONDE, Ahmed Tidjani CISSE est nommé le 4 Janvier 2011, Ministre de la Culture et du Patrimoine Historique.

L’ami du Président percevant cette nomination comme un challenge, se fixe pour mission de doter son Département de tous les outils permettant à la culture nationale de jouer sa véritable fonction, être un cadre de référence pour le Développement. C’est dans l’exercice de ses hautes fonctions de Ministre de la République qu’il sera frappé par la maladie au début du mois de Juin 2014.

Et le 12 juin 2014, sur instruction de son excellence Monsieur le Président de la République, Chef de l’Etat, le Professeur Alpha CONDE, Ahmed Tidjani CISSE est évacué en France pour des soins médicaux. Après six mois de lutte contre la maladie, la mort aura raison de cet intrépide artiste, le 6 janvier 2015 au centre de réadaptations et de convalescence François Gallouédec du Mans à 17 heures.

Monsieur le Ministre Ahmed Tidjani Cissé

Vous partez, laissant derrière vous le respect et la considération dus aux dignes fils du peuple qui ont accompli honorablement leur devoir ;

Vous partez, mais vraiment sans partir, car ce n’est qu’un Aure-voir ! Même si vous ne reviendrez plus pour partager avec nous la joie de la mise en œuvre de vos projets phares :

-Le festival national des Arts et de la Culture ;

- Le concours littéraire national doté du grand prix du Président de la République ;

- Les Etats généraux de la culture en vue de doter la Guinée d’un Document de Politique Culturelle Nationale ;

- L’inventaire du Patrimoine Culturel et Historique de la Guinée ;

- La Construction de la Bibliothèque Nationale ;

- La construction du palais de la culture ;

- La construction du siège du Ministère de la Culture ;

- La mise en place d’un Fonds d’Aide à la Culture ;

- La construction d’un musée contemporain, etc.

Partez avec l’assurance que les hommes de culture de Guinée sous l’égide du Professeur, M. Président Alpha CONDE et du Gouvernement mèneront à bon port ces projets.

Monsieur le Ministre,

Un livre entier ne suffirait pas pour retracer votre vie de compagnon du chef de l’Etat, de défenseur acharné de la culture à laquelle vous vous êtes donné, cœur et âme. Vous resterez toujours l’ami du Peuple que vous avez placé jusqu’au bout, au centre de vos préoccupations. Et c’est bien tout cela qui nous fait dire qu’en ce jour tristement mémorable, Ahmed Tidjani, vous nous quittez.

Plus que le politicien, que le ministre d’un temps, vous resterez l’écrivain émérite, éclairé et engagé dans l’émancipation humaine. Vous resterez artiste pour l’Eternité !

Dormez en paix ! Dormez, votre combat n’aura pas été une vaine agitation.

Transcrit par Hadja Aye Barry

+224 656232578