RECIT. « Il a tiré encore, encore et encore » : à Strasbourg, un homme armé sème la mort en plein centre-ville

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Au moins trois personnes ont été tuées et 13 autres blessées, dont huit grièvement, par un tireur, mardi. L’homme de 29 ans, Chérif C., fiché « S », est toujours en fuite mercredi matin.

Vers 19h45, un homme de 29 ans, Chérif C., emprunte le pont du Corbeau et pénètre dans le centre historique par le Sud, armé d’un couteau et d’une arme de poing. Il progresse en direction de la rue des Orfèvres et, dix minutes plus tard, fait feu sur la foule. « J’ai entendu une détonation. J’ai pensé que c’était le tableau du menu du restaurant qui tombait à l’extérieur », raconte le serveur d’un restaurant, rue du Saumon. Ce dernier sort de l’établissement et assiste à la scène, impuissant.

Au moment où je sortais, j’ai vu un des clients tomber à terre et un homme partir en courant dans les rues en parallèle. Je l’ai vu de dos. Il a tiré encore et encore, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois.Un serveur de restaurantà franceinfo

« On a vu cet homme qui dissimulait quelque chose sous sa veste, ajoute Sophie, une Strasbourgeoise de 25 ans interrogée par France 3. J’ai même failli lui demander ce qu’il se passait ». Elle fournira une description à la police qui corrobore les éléments déjà recueillis par les forces de l’ordre : le suspect est grand – environ 1,80 m – a les cheveux noirs et porte un manteau foncé qui lui arrive à mi-cuisse.

Encore choqués, des témoins évoquent des corps gisant sur le sol, des cris et des scènes de panique. « J’ai demandé à tous les clients de se diriger à l’arrière du restaurant, dans nos offices, et ensuite on a fermé le restaurant à clé », témoigne la gérante d’un restaurant. Beaucoup se réfugient dans des magasins où ils resteront confinés plusieurs heures. « On a attendu un petit peu avant de sortir et puis on est allés voir dans la rue juste à côté et il y avait deux ou trois personnes au sol qui ne bougeaient plus », explique un commerçant.

« Ce sont des passants qui ont été touchés »

En l’espace de quelques minutes, la foule présente dans les rues est évacuée par les forces de l’ordre, les restaurants barricadés, le centre-ville bouclé. « Le marché de Noël était fermé, ce sont des passants qui ont été touchés », raconte Robert Herrmann, adjoint à la mairie.

Les habitants de Neudorf et parc de l’Etoile, deux quartiers situés aux abords du centre, sont également invités à rester chez eux. Entre 20 heures et 20h30, le tireur échange des tirs à deux reprises avec des militaires de la force Sentinelle, précisera plus tard le ministre de l’Intérieur. « On va voir à la fenêtre, qui donne sur la rue des Drapiers », témoigne Mehdi B. sur franceinfo.

On voit deux militaires, cachés dans un recoin de la rue, en train de tirer sur un individu. Ils étaient en train d’échanger des coups de feu, ça a duré au moins dix minutes.Mehdi B., un témoinà franceinfo

Le tireur braque un chauffeur de taxi et parvient à prendre la fuite. Lors de son audition par les enquêteurs, le conducteur livrera une information importante aux enquêteurs : il affirme que le suspect est blessé.

Les rues animées de Strasbourg se sont vidées en quelques minutes et les secours s’organisent pour répondre à l’urgence et au chaos. Une cellule médico-psychologique est ouverte place Gutenberg, dans les locaux de la chambre de commerce et d’industrie. Conçu pour les situations de crises exceptionnelles, le plan blanc est déclenché dans les hôpitaux – les premières victimes arrivent très tôt dans la soirée de mardi au Nouvel Hôpital civil (NHC) de la ville. Mercredi matin, on apprendra qu’au moins trois personnes sont mortes et que treize autres ont été blessées.

Afin d’accompagner les premières victimes, un point de regroupement est installé sur la place Kléber pour les diriger vers les centres hospitaliers de la ville, qui retient son souffle. La préfecture ouvre une cellule d’information à l’usage du public (0 811 000 667). Deux gymnases, Louvois et Schoepflin, et le lycée Kléber restent ouverts pour tous ceux qui ne peuvent pas se mettre à l’abri.

Le centre-ville, le Parlement européen et la salle du Rhénus en confinement

Vers 20h30, le suspect prend la fuite à bord d’un taxi, aux abords de la cathédrale. Il arrive près du commissariat de Strasbourg, où il ouvre à nouveau le feu. Les policiers répliquent et il prend la fuite à pied, avant de nouveaux échanges de tirs dans la rue d’Epinal. Le tireur prend finalement la direction du quartier de Neudorf, où les policiers perdent sa trace, vers 21 heures.

Le Premier ministre Edouard Philippe active la cellule interministérielle de crise. Plusieurs bâtiments sont toujours en confinement, à commencer par le Parlement européen. « A l’image de la population, les députés européens sont [également] confinés, raconte l’élu LR Brice Hortefeux. Naturellement, tout le monde est sous le choc. Elus et personnel ont reçu des mails ou SMS leur demandant de rester à l’abri. » Au bar de l’institution européenne, des parlementaires, des commissaires européens et des membres du personnel sont rassemblés toute la soirée, en attendant l’autorisation de pouvoir sortir.

Le public du théâtre national de Strasbourg patiente également. Dans la salle du Rhénus, le match de basket entre la SIG et Ljubljana a été interrompue. Le public improvise une Marseillaise en soutien aux victimes, puis le joueur Ali Traoré prend le micro pour faire entonner Petit papa Noël avec les spectateurs, qui ne pourront quitter le Rhénus qu’à minuit et demi, tribune par tribune. Les Strasbourgeois ne pourront pas acheter Les Dernières Nouvelles d’Alsace en kiosques, ce mercredi. En raison des mesures exceptionnelles, les ouvriers n’ont pas pu accéder aux rotatives de l’imprimerie.

L’identité du tireur est rapidement établie par les enquêteurs. Le suspect, Chérif C., un Français de 29 ans né à Strasbourg, a déjà été condamné à plusieurs reprises. Petit à petit, les informations le concernant émergent. On apprend qu’il est fiché « S » pour sa proximité avec la mouvance islamiste. Le parquet de Paris ouvre une enquête pour « assassinat, tentative d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste et association de malfaiteurs terroriste criminelle », alors que le fugitif est toujours activement recherché. La circulation du tram transfrontalier est interrompue et le Land allemand voisin, le Bade-Wurtemberg, renforce les contrôles de police sur le pont de Kehl, ou pont de l’Europe, qui relie Strasbourg à l’Allemagne.

Les personnes confinées dans les restaurants et bâtiments du centre-ville commencent à être évacuées vers 1h30 et doivent subir une fouille avant de quitter le périmètre du centre. Puis le confinement de l’île centrale – Grande Ile – est levé. Malgré les efforts des forces de l’ordre, le tireur reste introuvable.

Un réveil « avec un goût de sang dans la bouche »

« Les recherches se poursuivent, c’est un homme très défavorablement connu pour des faits de droits commun pour lesquels il a fait l’objet de condamnations en France et en Allemagne », déclare le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, lors d’une conférence de presse dans la nuit de mardi à mercredi, vers 2h15. Le matin du mardi 11 décembre, le suspect a échappé à une perquisition à son domicile, selon les informations de France 3, alors qu’il était visé pour un braquage et une tentative d’homicide commis au mois d’août. Au moins une grenade a été découverte lors de l’opération.

Alors que la traque se poursuit, le gouvernement porte le niveau du plan Vigipirate à « urgence attentat » et annonce la mise en place de contrôles renforcés aux frontières et dans l’ensemble des marchés de Noël en France, pour « éviter le risque de mimétisme ». Police judiciaire appuyée par deux hélicoptères, brigades de recherche et d’intervention, PJ parisienne, Raid, soldats de l’opération Sentinelle… Environ 670 membres des forces de l’ordre et de sécurité – 420 policiers et 250 gendarmes – sont mobilisés dans Strasbourg et autour de la ville pour tenter d’identifier et de retrouver le suspect. Des perquisitions sont menées chez certains de ses proches.

La capitale de Noël se réveille sonnée, mercredi, et n’a plus le cœur à la fête. « Les contrôles ne sont pas sûrs du tout à Strasbourg. On vous contrôle sans vous contrôler, dénonce Tony, un témoin des tirs qui a été pris en charge par la cellule médico-psychologique, sur franceinfo. Effectivement, ils mettent des dispositifs, mais votre sac ils ne le regardent même pas ».

Ce mercredi, Strasbourg doit faire l’objet d’un quadrillage renforcé et le marché de Noël reste fermé, tout comme l’ensemble des sites et équipements culturels de la ville. Les écoles ouvrent bien leurs portes pour accueillir les enfants, sans assurer les cours. En guise d’hommage aux victimes, les drapeaux sont mis en berne et un registre de condoléances est ouvert. Alain Fontanel, premier adjoint au maire, résume le sentiment de beaucoup d’habitants. « C’est un choc, notre ville se réveille avec le goût du sang dans la bouche ».

Avec Franceinfo

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